Ce n’est pas seulement l’isolement qui donne à l’Antarctique l’impression d’être la fin du monde – comme le dernier arrêt avant la Lune. La logistique et le coût pour s’y rendre ressemblent aussi à une odyssée spatiale. C’est pourquoi, en novembre 2006, j’ai de nouveau ressenti un immense privilège en posant le pied sur ce vaste continent.
Notre principal objectif était l’Ulvetanna (2960 m), un sommet majestueux situé dans le massif de Fenriskjeften, en Terre de la Reine-Maud. Le sommet a été gravi pour la première fois en février 1994 par Ivar Tollefsen, Sjur Nesheim et moi-même, par la face ouest. Au cours du même voyage, Trond Hilde et Thomas Cosgriff ont tenté sans succès la face nord. À présent, Ivar, Trond et moi étions de retour, accompagnés de Stein-Ivar Gravdal, pour essayer de remettre les pendules à l’heure. Nous rêvions des parois encore vierges de l’Ulvetanna depuis près de 13 ans.
Alors que la face ouest, que nous avons gravie en 1994, se compose de 500 mètres de dalles peu inclinées suivies de passages de paroi plus raides sur les 450 derniers mètres, la face nord est verticale ou déversante sur la majeure partie de ses 1 000 mètres. Pourtant, la face la plus raide et la plus haute de la montagne est la face est, avec une impressionnante dénivellation de 1 200 mètres. Combinée à une faible exposition au soleil pendant les heures les plus chaudes et à une forte exposition aux vents catabatiques dominants, cette paroi nous est apparue comme le plus grand défi. C’est donc devenu notre objectif principal.

Mais nos attentes étaient modestes. Trond et moi avions déjà exploré la face est en 1994, et, n’y trouvant aucune ligne continue, nous l’avions jugée impossible. Mais des années de refoulement et de rêves intenses m’avaient convaincu qu’il devait forcément exister une voie sur cette paroi impressionnante.
Maintenant, enfin de retour après toutes ces années, nous avons approché la paroi avec émerveillement, nos yeux la scrutant frénétiquement à la recherche de détails. En nous rapprochant, il devenait de plus en plus évident que ma ligne fantasmée ne se matérialiserait jamais. À un demi-kilomètre de la base de la paroi, nous avons cessé de tirer les lourds traîneaux chargés de matériel d’escalade et avons continué seulement avec une paire de jumelles.
La proximité n’a fait que confirmer nos pires soupçons. Les formes que nous avions repérées sur nos vieilles photographies se révélèrent n’être que de simples intrusions géologiques, des veines de roches plus sombres ou plus claires, de types différents, comprimées dans la paroi compacte. Les premières prises réellement grimpables se trouvaient à 600 mètres du sol ! La réalité était dure, mais d’une beauté saisissante.
Nous nous sommes vite remis de la déception, en trouvant du réconfort dans l’idée qu’une ligne centrale sur la face est dépourvue de relief ne sera probablement jamais gravie, du moins pas dans un style raisonnable. Et surtout, nous avions un formidable plan B : la face nord encore vierge.

Plein d’espoir, nous avons commencé à déplacer notre camp de base vers le versant nord de la montagne. Nous savions que nous allions affronter un grand défi. En 1994, Trond et Thomas n’avaient gravi que quatre longueurs sur la face nord avant de renoncer. L’escalade avait été sérieuse, avec deux longueurs cotées A4. Ils avaient clairement tenté la ligne la plus évidente sur la paroi, mais les formations rocheuses étaient grossières et la roche semblait de mauvaise qualité. Il n’était pas très tentant de reprendre leur itinéraire. Mais je gardais un vague souvenir, datant de 1994, d’une autre ligne, moins évidente, située cent mètres plus à gauche. Avec un peu de chance, ce n’était pas, elle aussi, une pure invention de mes refoulements et de mes rêves agités...
Au détour de la montagne, la face nord se dressait, jaillissant comme une fusée, mille mètres verticaux au-dessus du champ de glace. Quel cadeau ! Un examen aux jumelles confirma bientôt qu’il y avait bien une fine ligne de faiblesses à gauche du centre de la paroi. L’affaire était dans le sac !
Le début de la première longueur donnait le ton pour la suite : quinze mètres d’équilibre précaire sur des skyhooks posés avec soin sur des cristaux douteux pour atteindre la première fissure. En regardant la corde nue et solitaire qui descendait jusqu’à Stein-Ivar, ma joie avait un amer goût d’angoisse. J’ai remarqué qu’il s’était décalé de quelques pas sur le côté et qu’il ne se concentrait pas vraiment sur l’assurage, mais je ne pouvais pas lui en vouloir. Il en avait sûrement assez de se faire bombarder par de petits éclats, et de toute façon la corde n’était pas d’une grande utilité.
La qualité de la roche était exactement comme prévu : fortement fracturée par le gel, avec une structure grossière et friable. Des écailles de toutes tailles tenaient au mur par miracle, et les fissures étaient composées de plusieurs couches de roche, comme une construction en sandwich, mais sans la colle essentielle pour maintenir le tout ensemble et rendre l’escalade confortable. Mais nous n’étions pas venus pour la qualité de la roche ; nous savions par expérience qu’elle serait médiocre. La beauté du lieu et le sentiment d’aventure éclipsaient ce détail, certes important. Étrangement, je commençais même à apprécier la (non-)qualité de la roche. Son caractère ajoutait indéniablement à la qualité de l’ascension en rendant les passages à la fois intéressants et palpitants.

Nous nous sommes vite habitués à notre nouveau style de vie en A4. Stein-Ivar a mené les 15 premiers mètres de la deuxième longueur, en sortant au‑delà d’un toit formé de grandes écailles sonores, avec un potentiel de chute inconfortable sur une vire. Le lendemain, j’ai progressé au skyhook sur huit mètres à l’horizontale vers la gauche, le long d’une intrusion relativement compacte de granite rouge à grain fin, parfaitement criblée de petites dépressions idéales pour mes crochets. De l’escalade fantastique ! Les trois derniers placements de skyhook étaient dans une roche de moins bonne qualité et exigeaient toute mon attention. La fin a été intense : suspendu à deux crochets douteux en opposition, j’ai placé un crochet de talon bien haut, tendu le bras au maximum pour attraper une prise fuyante sur le côté, puis j’ai transféré délicatement mon poids des étriers sur mon talon, en veillant à ne pas partir en balançoire, me suis hissé et ai calé un solide coincement de genou dans la formation rocheuse suivante ; en sécurité. Je chantais intérieurement – l’escalade était extatique !
La longueur suivante était fortement déversante. Depuis le sol, elle paraissait assez lisse, et nous avions craint que cette section n’exige un recours intensif aux bathooks et aux spits pour progresser, des tactiques que nous espérions éviter ou au moins limiter au strict minimum. À présent, une série de petites formations naturelles dans le rocher apparaissaient et rendaient possible une progression dans un style plutôt correct. Après 15 mètres palpitants, le soleil disparut de la paroi et la température chuta. Il ne fallut pas longtemps avant qu’Ivar ne commence à gémir au relais, signalant qu’il était temps de redescendre en rappel jusqu’à notre camp au pied de la voie. Avec des températures autour de –20 à –25 °C, nous préférions grimper, et a fortiori assurer, au soleil. Le lendemain, Stein-Ivar termina la longueur avec un style impressionnant. Malgré le long potentiel de chute, il se retint de percer plus de deux spits et dix bathooks sur 40 mètres. En remontant sur corde, suspendu dans le vide le jour suivant, j’examinais la longueur avec admiration.

Une longue longueur avec de fines écailles mal scellées suivit. Là, un emplacement de crochet qui paraissait solide a explosé et m’a envoyé voler pour la première fois. Le fait que l’arête m’ait tenu pendant cinq minutes avant de décider de s’effriter n’inspirait pas vraiment confiance pour la suite. Heureusement, c’était raide, donc je ne me suis pas blessé. Au sommet de la quatrième longueur, j’ai trouvé une vire avec assez de neige pour assurer plusieurs jours de réserve d’eau, il n’y avait donc plus aucune excuse pour ne pas progresser sur la paroi et nous engager pleinement dans l’ascension.
La lumière était bleue et les ombres s’allongeaient sur le plateau de glace lorsque nous nous sommes enfin glissés dans notre nid branlant en nylon. J’avais oublié à quel point une portaledge devient exiguë quand deux adultes en armure hivernale complète y pénètrent… C’est toute une opération que d’ôter les grosses couches de vêtements et les bottes, de mettre le réchaud en route avec seulement quelques centimètres de marge par rapport au polyester et au nylon hautement inflammables qui nous entourent, puis de garder en équilibre la popote avec trois litres d’eau bouillante pendant que les crampes torturent votre corps comprimé. Mais quel havre de sécurité ! – Une pause loin du monde vertical à l’extérieur. Puis, chaque soir, le luxe des trois plats. D’abord une soupe, de préférence une soupe de poisson, suivie d’une surprise lyophilisée, qui a généralement un goût de poulet et de riz, puis du chocolat, à la fois sous forme solide et liquide. Rassasiés, en sécurité et heureux. Bonne nuit.
Les matins étaient, comme toujours, la partie la plus éprouvante du voyage, à la fois mentalement et physiquement. Enfoui au fond de la chaleur réconfortante et de la sécurité du sac de couchage, à regarder par un petit trou l’intérieur de la tente recouvert d’un pouce de glace, en sachant qu’au moment où tu commenceras à bouger, elle se faufilera dans ton cou et rendra tes vêtements humides et glacés, bien au chaud et en sécurité dans ton sac de couchage à penser au monde dehors, au‑delà de la tente : les conséquences de moments d’ambition, l’exposition et l’incertitude… Dehors, debout !
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Au-dessus du camp 1, la paroi était moins raide, avec davantage de reliefs, plus grands. Pendant un court moment, l’ascension fut plus rapide, mais les formations disparurent bientôt et une nouvelle et magnifique longueur en A4 se révéla. De nouveau, je suivis une superbe veine de granite rouge à grain fin, cette fois sur 30 mètres en diagonale vers le haut. Toute la journée se passa à chercher des emplacements pour le matériel capables de supporter mon poids là où, en apparence, il n’y en avait aucun. J’ai failli abandonner plusieurs fois, mais un placement irréel après l’autre m’a donné juste assez de soutien pour continuer. J’ai fait bon usage des petits pitons lames (knifeblades), des birdbeaks et des copperheads, et parfois ce n’est qu’en triangulant deux ou trois de ces points que je trouvais suffisamment de soutien pour progresser.
Ce fut une journée merveilleuse et intense. Vingt mètres au-dessus du dernier bon relais, j’ai enfin atteint une fissure correcte qui m’a conduit à une étroite vire inclinée. J’ai été un peu déçu par la quantité de neige sur la vire, puisqu’elle devait nous servir de prochain camp. Si l’escalade au-dessus se révélait lente, nous n’aurions probablement pas assez de neige pour la nourriture et les boissons.
Lorsque nous avons déplacé le camp le lendemain, ce problème a été relégué au second plan par une tempête de neige de deux jours. La neige soufflée depuis les hauteurs était constante et ressemblait à de petites avalanches. Ivar et moi avons peiné à monter les tentes dans ce chaos neigeux, mais je ne pouvais m’empêcher de sourire. C’était agréable de sentir les éléments. Nous avions de l’énergie en réserve et suffisamment de contrôle sur la situation pour vivre ce qui paraissait dramatique, ainsi que notre position exposée, comme quelque chose de positif. C’était amusant d’avoir une pause après tout ce ciel bleu et, au moins, nous n’avions plus à nous inquiéter de ne pas trouver assez de neige pour l’eau et la nourriture. Cela signifiait probablement aussi d’excellentes conditions de ski plus tard, lorsque nous serions de retour sur la terre ferme !

Heureusement, tout le monde n’avait pas respecté la liste de choses à emporter : deux romans complets sont vite apparus et ont été découpés pour devenir une petite bibliothèque circulante à la disposition de tous.
Je pensais à la façon dont tout s’était déroulé sans accroc jusqu’à présent. Malgré nos différences personnelles, nous quatre travaillions vraiment bien ensemble en équipe. Nous semblions partager une compréhension commune de ce qu’il faut à un groupe de personnes pour atteindre un objectif ensemble – du moins un objectif aussi simple et bien défini que le sommet d’une montagne.
Nous allions tous dans le même sens. Nous nous sentions tous très privilégiés d’être ici, et le cadre nous plongeait dans un état d’émerveillement. Cet état d’esprit imprégnait nos paroles, nos actes et nos échanges, et contribuait à rendre l’atmosphère agréable et détendue. C’était les vacances dont nous rêvions.
Après 48 heures à l’étroit dans les portaledges, ce fut un vrai soulagement lorsque la tempête s’est enfin calmée et que nous avons pu nous dégourdir les jambes correctement. Stein-Ivar et moi avons continué à mener une longueur sur deux, tandis que Trond et Ivar se relayaient pour grelotter au relais. Après d’abord une longueur facile, puis deux un peu plus difficiles et encore deux plus faciles, nous avons atteint une fantastique vire de bivouac sous d’immenses toits, aux deux tiers de la paroi. L’alcôve de 50 m² constituait une base parfaite pour la dernière section menant au sommet de la pyramide.
Depuis l’Alcove, nous avons dû traverser 25 mètres vers la gauche pour atteindre le système de fissures dont nous espérions qu’il nous mènerait au sommet. Je pouvais sentir le regard envieux de Stein-Ivar posé sur moi tandis que je m’équipais et me mettais en route.
La longueur avait une exposition incroyable, et j’ai grimpé avec un grand sourire aux lèvres toute la journée. La qualité de l’escalade m’a stupéfié. Lors de nos autres ascensions ici, nous avions souvent fini sur de grosses formations – d’austères cheminées en ramonage et des fissures larges – ce qui était bien sûr assez normal puisque nous essayions d’ouvrir des voies vers les sommets par l’itinéraire le plus facile. Mais sur cette paroi, nous enchaînions longueur fine et exposée après longueur fine et exposée, et la qualité du rocher était de loin la meilleure que nous ayons rencontrée en Terre de la Reine-Maud.

Le lendemain, Stein-Ivar et Trond ont eu droit à leurs longueurs de rêve, en suivant une fissure parfaite au fond d’un immense dièdre extrêmement déversant – exquis. Leur longue journée et ces trois longueurs nous ont placés en position pour une tentative au sommet. Et le jour suivant, après deux longueurs modérées et deux faciles, nous étions juste sous le sommet. Je me suis arrêté, stupéfait, en découvrant une vieille sangle autour d’un bloc de roche devant moi. Quoi, des traces d’autres personnes... ?
Alors les souvenirs m’ont submergé. Treize ans s’étaient écoulés depuis que j’avais posé cette sangle et fait la descente en rappel de la face ouest après avoir atteint le sommet avec Ivar et Sjur. À l’époque, je n’imaginais pas qu’il serait un jour possible de revenir sur ce continent, je me sentais trop privilégié pour même l’oser. À présent, ce profond sentiment de privilège avait une nouvelle dimension : avec une épouse et deux enfants à la maison, je profitais du meilleur de deux mondes – je me sentais l’homme le plus chanceux de la terre.
Bientôt, les autres suivirent et, dans la soirée du 20 novembre 2006, seize jours après avoir quitté le sol, nous nous tenions ensemble au sommet, saisis d’un silence admiratif. Le temps était d’un calme incroyable, sans le moindre vent. Le paysage au sud et à l’ouest, qui nous était resté caché lorsque nous étions sur la face nord, s’étendait maintenant devant nous dans toute sa splendeur.
À nos pieds, les dents déchiquetées de Fenriskjeften, le profil parfait de Holtanna, l’immense Kinntanna avec sa myriade d’arêtes complexes, la forteresse de Midgard – une pièce de résistance – et tous les autres sommets sculptés. Plus loin, Gessnertind, Rakekniven et le Château des Trolls, et, au loin, le Fimbulheimen avec la montagne du roi Olav. Un monde fantastique de sommets vierges, de parois et d’arêtes, parfaitement posés sur un plateau de glace sans fin, si simple, si pur.
Pour s’assurer que nous restions humbles et respectueux, la nature a chorégraphié notre adieu au sommet d’une manière inoubliable. Alors que nous étions là, à savourer ce sentiment de rêves accomplis et de nouveaux horizons découverts, des nuages sont apparus de nulle part et ont commencé, en silence, à tout recouvrir. En peu de temps, le monde entier avait disparu sous un épais tapis blanc, ne laissant émerger que le sommet de l’Ulvetanna, parfaitement dégagé au‑dessus.
Nous savions que notre temps de visite était terminé. De nouvelles aventures nous attendaient sur la terre ferme. Heureusement, il nous restait encore trois semaines de vacances.

